L’Europe, dit-on, fait peur. Est-ce la première fois ? Non. La plus formidable aventure humaine de paix et de développement qu’a connue le continent européen a toujours suscité autant d’appréhension que d’enthousiasme.
Nés après le Traité de Rome, nous avons vu la France se fortifier avec l’Europe et par l’Europe. Nous avons entendu, à chaque progrès de l’Europe, les Cassandre annoncer la fin de la France. Mais la France, en 2005, est toujours là, plus forte que si elle s’était enfermée dans un « splendide isolement ».
En 1957, au moment où les six pionniers ont signé le traité de Rome, la France aussi doutait. Beaucoup étaient hostiles au projet de marché commun. Ils prétendaient que les entreprises françaises ne pourraient accepter la concurrence extérieure qu’après une harmonisation des charges sociales, salariales et fiscales, que le modèle économique et social français ne résisterait pas à l’ouverture des frontières. Pierre Mendès-France, le 18 janvier 1957, un peu plus de deux mois avant la signature des traités, pronostiquait à l’Assemblée Nationale l’échec d’une entreprise « basée sur le libéralisme classique du XIX° siècle ». Il se ravisera plus tard tout comme un grand nombre de sceptiques de la première heure, de gauche ou de droite, devant les incontestables bienfaits économiques et sociaux de la construction européenne.
Les peurs d’aujourd’hui font écho aux peurs d’hier. Echo des mêmes voix. Voix d’une partie de la gauche, qui n’a jamais accepté l’économie de marché ou s’y est ralliée à contre coeur. Voix d’une droite nationaliste ou extrémiste, nostalgique de la « France seule ». Voix de ceux qui trouvent dans la rigueur des temps un sujet de plainte, et qui font de l’Europe le coupable facile de leurs peines. Voix de ceux qui se laissent prendre aux contrevérités sur le texte même du Traité ou qui, à rebours de leurs convictions, calculent la trajectoire personnelle de leur « non ». Toutes ces voix, aussi respectables qu’elles soient, n’ont jamais fait « une voix », jamais, en tout cas, la voix de la France que nous voulons entendre.
Nous, représentants d’une génération qui a toujours connu et voulu l’Europe, nous ne disons pas un oui tiède au traité constitutionnel, ni un oui béat, ni un oui aveugle. Nous entendons poursuivre cette œuvre qui dépasse notre temps comme elle a dépassé ses architectes successifs, à commencer par les présidents de la cinquième République depuis le général De Gaulle. Interrompre la construction européenne, c’est baisser les bras, sans fournir de solution, reculer pour se livrer à l’incertitude d’une crise politique.
Nous sommes une génération d’actifs. Nous croyons à l’action. Dire oui au traité, c’est agir. C’est dépasser les imperfections du traité de Nice pour bâtir une Europe plus démocratique, c’est consolider l’acquis et ouvrir de nouvelles voies, l’Europe du progrès social et du plein emploi, l’Europe de la recherche et de l’industrie, l’Europe des identités culturelles sauvegardées, l’Europe du droit à un égal accès au service public, l’Europe des droits sociaux et du tonus économique, une Europe capable de faire valoir ses droits, ses intérêts, ses valeurs dans le concert des nouveaux géants planétaires.
Nous ne pensons pas que l’isolationnisme, version Besancenot ou version Le Pen, soit une réponse concrète aux inquiétudes des Français. La France n’est pas « ailleurs ». On peut la rêver meilleure, mais pas au prix du pire. La France vit dans son temps, dans un monde souvent dur mais où elle a toutes ses chances de réussir si elle se modernise et innove, un monde qu’elle peut contribuer à améliorer, aussi, en tirant parti de la formidable puissance que représentent 390 millions d’européens. La génération née après le Traité de Rome est comptable de l’œuvre européenne. Elle ne sera pas la génération du renoncement et de la peur. Parce qu’elle a confiance dans le talent de chaque Français et dans le talent de la France, elle s’affirme résolument « Génération Europe ». Le 29 mai, elle dira « oui ! ».